Malgré tout, j'ai un faible pour Roche Madone ! Cela tient avant tout à la place qu'elle occupe comme figure symbolique pour la ville, et au fait que les légendes qui l'entourent permettent d'aborder différentes thématiques du patrimoine maritime de la Baie de Somme, de la pêche aux oiseaux en passant par le nom même que la ville porte aujourd'hui.
Alors ? Qui est-elle ? D'où vient-elle ? Que fait-elle (elle met ses chaussettes) ? Pour le comprendre, il faut remonter à une époque ancienne, avant la christiannisation de la région.
A cette époque-là, la ville portait, à ce qu'on raconte, le nom de Leuconaus.
[Petit aparté : je dis bien, "à ce qu'on raconte", car je n'ai rien d'un historien, je n'ai pas consulté les sources. Je suis conteur et je prends allégrement les récits existants pour les rêver à mon tour, les laisser s'infiltrer à travers mon substrat personnel et les partager à nouveau. Des récits pour tisser du lien avec le monde qui nous entoure.]
Sur la falaise du Cap Hornu, se trouvaient un bois aux arbres anciens et sacrés, dans lequel vivaient les fées (que l'on appelle en picard les "soeurettes") et parmi elles leur reine : Rigani. Les pêcheurs déposaient régulièrement des offrandes à cette dernière qu'ils considéraient comme leur protectrice face aux dangers de la mer.
Au VIIème siécle, le moine Valery est venu évangéliser la région. Il vivait en ermite, à proximité de la Source de la Fidélité. Pour vaincre les anciennes croyances, il fait abattre tous les arbres qui servent d'abri aux "soeurettes". On raconte qu'elles se sont alors transformées en Tadorne de Belon, un canard que depuis, en picard, on appelle un "ringant", du nom de la reine des fées.
Les nouveaux convertis avaient fabriqué, à la demande de Valery, une grossière statuette de calcaire représentant la Vierge Marie. Lors de leur baptême, le moine Valery avait remis à chacun d'eux un anneau métalique qu'ils avaient ensuite déposé devant Roche Madone.
On raconte qu'un pêcheur qui répondait au nom d'Eroïc, continuait à rendre visite, malgré son baptème, à un vieil arbre du Bois Houdant où certaines personnes continuaient de faire des offrandes à la reine des fées. Après tout, deux protectrices valent mieux qu'une quand il s'agit d'affronter quotidiennement les aléas de la navigation en Baie. Mais un jour, ayant cru voir passer, à proximité de l'ermitage du moine, une silhouette blanche au visage déformé par la colère, il interpretât cette apparition comme le signe de la vengeance à venir de Rigani et se précipita jusqu'à la statuette de Roche Madone pour y récupérer son anneau de métal.
Le lendemain, Eroïc se trouvait en mer sur sa barque. Autour de lui, il pouvait apercevoir les nombreuses autres embarcations et les autres pêcheurs qui, comme lui, profitaient de la marée haute pour se livrer à leur activité.
Soudain, le vent a forci, le ciel s'est couvert de nuages menaçants, des vagues énormes se sont formées : la tempête était sur eux ! Mais, au milieu des éléments déchaînés, Eroïc a vu Roche Madone, la Vierge protectrice des pêcheurs, qui venait déposer chacun leur tour, sur la tête des marins, l'anneau métalique qu'ils avaient déposé à ses pieds. A ce moment-là, la mer se calmait autour de leur embarcation et la tempête n'avait plus de prise sur eux.
Quand Roche Madone, est arrivée au niveau de la barque d'Eroïc, elle n'avait plus d'anneau a lui donner. Elle lui a néanmoins souris, puis l'image de ce visage éclairé par une confiance absolue s'est éffacée au moment où une vague mauvaise projetait Eroïc par dessus bord en lui faisant perdre connaissance.
Eroïc s'est réveillé sur la grève, indemne, son bateau gentiment échoué à côté de lui. Il va de soi que la première chose qu'il a fait après ça, c'est d'aller récupérer son anneau de métal pour le redéposer aux pieds de Roche Madone, entérinant ainsi la victoire du christiannisme sur les croyances païennes...
A moins que ! Imaginez que la Reine des fées n'est pas disparu. Que cette dernière, par le biais de l'anneau métallique d'Eroïc, ait été transférée de la forêt jusque dans cette statue de Roche Madone. Qui alors protégerait maintenant les pêcheurs ? La Vierge ? La Reine des fées ? Ou bien quelque chose qui serait un mélange des deux ?
Dans ce cas, Roche Madone incarnerait à la fois la douceur protectrice de la mère et l'aspect sauvage des éléments naturels. Deux mondes réunis en un seul.
Oui j'ai un faible pour Roche Madone...
On peut aussi lire, dans le livres "Saint-Valery d'hier", qu'on l'appellait également Trousse-Madone, Vierge des roches, à cause de l'élégance de son trousseau. Elle était vénérée et ce jour-là, elle était brossée, vêtue d'une robe et parée de fleurs nouvelles.
J'ai lu aussi, dans le livre "Matelot sauterellier à Saint-Valery-sur-Somme" de Jacques Gravend, qu'il existait un chant dénommé "Devant la vierge de la Roche", chanson qui, autant que je le sache a été perdue. Ceci étant dit, ça donne très envie d'en recréer une autre.
Pour finir avec Roche Madone, j'ai eu l'occasion, lors d'ateliers organisés par l'association Somme 2, et en partenariat avec des groupes scolaires, de créer deux légendes et une chanson en rapport avec la statuette. Il est notamment possible d'écouter l'histoire de Rose ici : https://www.baie2somme2.fr/legendes_commerce/#Rose
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