Création des histoires
Alors voici donc la question cruciale, centrale, primordiale : comment donc créer une histoire, une légende, captivante d'un point de vue narratif, et nourrissante du point de vue de la connaissance d'un lieu ? Ma réponse à cette question est assez simple : je ne sais pas ! Ou plutôt, je ne sais pas exactement, mais je vais essayer de présenter ici la façon dont je procède...
Tout d'abord, je privilégie toujours l'aspect narratif. L'histoire se doit d'être assez intéressante et surprenante pour que le public trouve un plaisir à l'écouter, à suivre le parcours de personnages confrontés à une problématique qu'ils essaient de résoudre.
Je commence donc souvent par choisir des personnages en lien avec le lieu puis j'essaie de tisser autour d'eux une intrigue, sans trop chercher au départ de lien évident avec un sujet que je souhaiterais aborder. Par exemple, dans l'histoire impliquant les bléries (le nom picard des Foulques macroules), c'est d'abord l'image d'une jeune femme au visage blanc comme le bec et le front de l'oiseau et vêtue de noir, comme son plumage, qui s'est imposée à moi. Je me doute d'avance que cette jeune femme va être à l'origine de la "création" de cet oiseau.
A partir de cette image, je me pose des questions. Pourquoi est-elle habillée en noir ? Parce ce qu'elle est veuve. Les bléries étant très nombreuses sur les étangs de Cléry, comment puis-je passer d'un personnage unique à une multitude ? Parce qu'elle va se multiplier. Qu'est-ce qui va la pousser à se multiplier ? Parce que tous les jeunes hommes du village veulent se marier avec elle. Comment la multiplication va-t-elle opérer ? Va-t-elle trouver une sorcière dans les marais ? Un objet ou animal magique ? Non.
Je préfére imaginer que depuis qu'elle est toute petite, elle est gentille et serviable avec tout le monde. Qu'elle s'efforce de ne décevoir personne, quitte à s'oublier au passage. Alors c'est tout naturellement que, comme tous les garçons veulent l'épouser, elle va se multiplier pour pouvoir faire plaisir à tout le monde. Puis viendra la transformation en oiseau, pour s'échapper du rôle auquel on veut l'assigner et trouver une forme de liberté et d'indépendance. Un premier objectif trouve ici sa résolution : le public fait ainsi connaissance avec les bléries.
Du point de vue narratif, cette histoire, inspirée par le photo d'un tableau de chasse, résonne donc finalement avec un sujet de société, à savoir les violences, directes ou indirectes infligées aux femmes par les hommes. Mais ce qu'il est important de souligner, que cette résonance n'arrive qu'en cours (et peut-être même à la fin) du processus de création. C'est l'histoire en train de se créer, par images et questionnements succesifs, qui à un moment arrive à un point qui me permet de prendre cette direction. Si au contraire je m'étais imposé l'idée de faire une histoire sur ce sujet, le risque aurait été grand que, soit je ne trouve pas l'inspiration, soit que le sujet soit "plaqué" sur l'histoire, au lieu d'y être "tissé", et donc que cela paraisse superficiel, fabriqué, un récit explicatif dépourvu d'émotion.
Il en est de même pour la thématique de la destruction du village en 1916. Plutôt que d'aborder de front le sujet (mes excuses, c'est un jeu de mots invonlontaire), j'ai attendu de voir s'il pouvait se tisser à une histoire en cours de création. C'est l'image d'un musicien aux cheveux longs et noirs coiffés en queue de cheval (comme l'aigrette du Fuligule morillon) et les questionnements autour de ce personnage qui ont débouché sur l'opportunité de tisser cet épisode historique à la légende. Plutôt qu'une approche qui partirait du drame et de personnages écrasés par celui-ci, je privilégie une approche où l'évenement dramatique va plutôt venir donner du relief à des personnages pré-existants et à leurs actions.
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