Création d'une balade contée à Cléry-sur-Somme

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Dans Causeries

Ce 3 octobre 2026, le projet de balades contées sur l'ENS de Cléry-sur-Somme s'est terminé. Il s'agissait de créer des histoires en lien avec le lieu, puis de les raconter lors de 4 balades contées étalées entre le 27 juin et, donc, le début du mois d'octobre.

A l'issue de ce beau projet, j'ai eu envie de prendre un peu de recul et de revenir sur le processus de création de cette balade. Le travail autour des légendes, et des histoires comme outil de médiation pour découvrir et comprendre un territoire m'intéresse et me fascine depuis plusieurs années. A chaque fois que je travaille sur ce sujet (par exemple avec les projets menés par l'association Somme 2), je suis obligé de me poser ces questions :

  • Comment doser, dans une histoire, la partie "narration" et la partie "documentaire" ?
  • Comment faire en sorte que les aspects documentaires alimentent la narration sans la freiner ni l'alourdir ?
  • Comment ne pas être trop directif dans la création d'une histoire, pour que la narration soit au coeur du projet, tout en laissant de la place au partage de connaissances ?

Je trouve ces questions passionnantes, d'une part parce que j'aime les histoires (ce qui est, me direz-vous, la moindre des choses pour un conteur !), mais également par ce que je suis curieux de mieux connaître mon environnement, le "Monde" dans lequel j'habite et j'évolue, que ce soit dans les domaines du patrimoine ou des "histoires naturelles".

Voici donc une tentative de description d'un processus de création...

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Contexte

Tout d'abord, pourquoi donc envisager la création d'une balade contée à Cléry-sur-Somme ? Il s'agit en fait d'un projet du Département de la Somme et qui réunit les Espaces Naturels Sensibles et la Bibliothèque départementale. L'objectif est de faire découvrir les ENS, propriété du département, au grand public, et de le sensibiliser aux richesses patrimoniales des sites concernés.

Par conséquent, les histoires créées doivent impérativement être en lien direct avec les étangs de Cléry-sur-Somme, en valorisant notamment des éléments qui différencient ce site d'autres endroits. Par exemple, le parcours de cet ENS étant balisé par des panneaux figurant un fuligule milouin, il nous a paru important qu'au moins une des histoires créées concerne ce canard plongeur. De même, il était difficilement imaginable de ne pas parler de l'ancien château-fort de "Nul-s'y-Frotte" !

Comme il s'agit de la création d'une balade contée, l'autre aspect à prendre en compte était celui de la diversité des histoires. Il faut en effet faire attention, pour susciter l'intérêt du public, que chaque histoire propose des ambiances différentes et qu'il n'y ait pas de redites entres elles, ni dans la forme ni dans le fond.

Et puis arrive le moment où il faut se lancer.

Documentation

Etape number one : le repérage sur site. Se rendre sur place permet de voir quelles ambiances se dégagent du lieu, quelles sont les sources d'inspiration incontournables, quels sont les espaces les plus propices pour accueillir un moment de conte, quelles sont les espèces (plantes, oiseaux) présentes, etc...

Etape number two : le travail de documentation. Ce dernier n'a pas nécessairement vocation à être exhaustif (il s'agit bien d'une balade contée et non guidée) et a pour buts principaux :

  1. Lorsque l'on inclut des connaissances, de ne pas dire (trop) de bêtises
  2. Surtout et avant tout, d'être un support à partir duquel peut se déployer l'imaginaire et la mise en récit.

Par exemple, le travail de recherche autour du château de Cléry m'a permis de découvrir que la croyance populaire faisait état d'un souterrain ayant relié cette forteresse à la ville de Péronne. J'ai également découvert le siège de Péronne en 1536 par l'armée de Charles Quint, ainsi que l'ordre donné par Louis XIV de détruire ce château. Tous ces éléments, ainsi que la rumeur populaire selon laquelle un coffre plein d'or se serait retrouvé coincé dans le souterrain m'ont donné un cadre et des liens pour la création d'une histoire.

Les photos anciennes m'ont permis de découvrir à la fois des aspects de la vie d'autrefois (étangs et pêcheries, chasse, paysages) que des témoignages visuels liés à la première guerre mondiale. Quand j'ai vu la photo montrant les dizaines (centaines ?) de Foulques macroules chassées, ainsi que celle montrant l'état de destruction du village après la guerre, il m'a paru impossible de ne pas inclure ces aspects dans ma balade contée.

Pour terminer, des informations de type "naturaliste" m'ont aussi inspirées pour cette création. C'est notamment le cas de la distinction canard de surface / canard plongeur. Certains canards en effet se nourrissent en barbotant à la surface de l'eau (le colvert par exemple), quand d'autres plongent sous l'eau, disparaissant totalement (c'est le cas du Fuligule Morillon, dont le dessin guide le promeneur tout au long du parcours).

J'ai aussi, lors de mes repérages, découvert une araignée : la tétragnathe étirée. Cette dernière tisse ses toiles assez proche du sol et à proximité des points d'eau. Elle a la particularité, lorsqu'elle se sent menacée, d'étirer ses longues pattes vers l'avant et vers l'arrière pour tenter de se faire passer pour une brindille... Cet élément m'a permis, non seulement de m'inspirer la création d'une histoire (sur le thème de "il y a tant de choses autour de nous auxquelles on ne fait pas attention") mais également d'intégrer dans celle-ci un apport de connaissance et de découverte.

Puis, une fois tous ces éléments réunis, vient le moment de la création des histoires elles-mêmes (parce que bon, on est quand même un peu là pour ça !)...

Création des histoires

Alors voici donc la question cruciale, centrale, primordiale : comment donc créer une histoire, une légende, captivante d'un point de vue narratif, et nourrissante du point de vue de la connaissance d'un lieu ? Ma réponse à cette question est assez simple : je ne sais pas ! Ou plutôt, je ne sais pas exactement, mais je vais essayer de présenter ici la façon dont je procède...

Tout d'abord, je privilégie toujours l'aspect narratif. L'histoire se doit d'être assez intéressante et surprenante pour que le public trouve un plaisir à l'écouter, à suivre le parcours de personnages confrontés à une problématique qu'ils essaient de résoudre.

Je commence donc souvent par choisir des personnages en lien avec le lieu puis j'essaie de tisser autour d'eux une intrigue, sans trop chercher au départ de lien évident avec un sujet que je souhaiterais aborder. Par exemple, dans l'histoire impliquant les bléries (le nom picard des Foulques macroules), c'est d'abord l'image d'une jeune femme au visage blanc comme le bec et le front de l'oiseau et vêtue de noir, comme son plumage, qui s'est imposée à moi. Je me doute d'avance que cette jeune femme va être à l'origine de la "création" de cet oiseau.

A partir de cette image, je me pose des questions. Pourquoi est-elle habillée en noir ? Parce ce qu'elle est veuve. Les bléries étant très nombreuses sur les étangs de Cléry, comment puis-je passer d'un personnage unique à une multitude ? Parce qu'elle va se multiplier. Qu'est-ce qui va la pousser à se multiplier ? Parce que tous les jeunes hommes du village veulent se marier avec elle. Comment la multiplication va-t-elle opérer ? Va-t-elle trouver une sorcière dans les marais ? Un objet ou animal magique ? Non.

Je préfére imaginer que depuis qu'elle est toute petite, elle est gentille et serviable avec tout le monde. Qu'elle s'efforce de ne décevoir personne, quitte à s'oublier au passage. Alors c'est tout naturellement que, comme tous les garçons veulent l'épouser, elle va se multiplier pour pouvoir faire plaisir à tout le monde. Puis viendra la transformation en oiseau, pour s'échapper du rôle auquel on veut l'assigner et trouver une forme de liberté et d'indépendance. Un premier objectif trouve ici sa résolution : le public fait ainsi connaissance avec les bléries.

Du point de vue narratif, cette histoire, inspirée par le photo d'un tableau de chasse, résonne donc finalement avec un sujet de société, à savoir les violences, directes ou indirectes infligées aux femmes par les hommes. Mais ce qu'il est important de souligner, que cette résonance n'arrive qu'en cours (et peut-être même à la fin) du processus de création. C'est l'histoire en train de se créer, par images et questionnements succesifs, qui à un moment arrive à un point qui me permet de prendre cette direction. Si au contraire je m'étais imposé l'idée de faire une histoire sur ce sujet, le risque aurait été grand que, soit je ne trouve pas l'inspiration, soit que le sujet soit "plaqué" sur l'histoire, au lieu d'y être "tissé", et donc que cela paraisse superficiel, fabriqué, un récit explicatif dépourvu d'émotion.

Il en est de même pour la thématique de la destruction du village en 1916. Plutôt que d'aborder de front le sujet (mes excuses, c'est un jeu de mots invonlontaire), j'ai attendu de voir s'il pouvait se tisser à une histoire en cours de création. C'est l'image d'un musicien aux cheveux longs et noirs coiffés en queue de cheval (comme l'aigrette du Fuligule morillon) et les questionnements autour de ce personnage qui ont débouché sur l'opportunité de tisser cet épisode historique à la légende. Plutôt qu'une approche qui partirait du drame et de personnages écrasés par celui-ci, je privilégie une approche où l'évenement dramatique va plutôt venir donner du relief à des personnages pré-existants et à leurs actions.

Dans cette démarche, il y a un risque, on l'occurence de ne pas réussir à insérer le sujet auquel on tient si les histoires en création ne le permettent pas. Mais il y a aussi l'opportunité, en faisant confiance au processus de création, de se faire surprendre soi-même par la direction que va prendre une histoire et de la rendre plus vibrante, plus vivante que l'idée de départ.

C'est là tout le paradoxe de la création : mettre la volonté de côté est parfois, non seulement nécessaire pour atteindre son but, mais cela permet même souvent de le dépasser...

Si votre but est de dépasser votre but, vous savez donc ce qu'il vous reste à faire.

P.S. En tous cas, moi, je suis très content de la balade contée que j'ai créée. Question pour la prochaine fois : "As-t-on le droit d'être content de soi-même " ?

légendes création balade

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